CHAPITRE PREMIER
Là, où nous habitons, les avenues sont profondes et calmes comme des allées de cimetière. Les chemins qui conduisent de l’École militaire aux Invalides semblent s’ouvrir sur des funérailles nationales. Un trottoir à l’ombre, l’autre au soleil, ils s’en vont entre leurs platanes pétrifiés, devant deux rangées de façades contenues, sans une boutique, sans un cri. Mais une anxiété frémissante peuple l’air : c’est l’appréhension du son des cloches. Le ciel vole bas sur mon quartier prématurément vieilli. Et je n’ai que trente ans et le sang jeune.
Ma maison s’élève au carrefour de deux silences. L’absence de sergent de ville ajoute à la distinction du lieu. Donc, cette ancienne bâtisse neuve achève là de noircir avec élégance et modestie. Quelques moulures en forme de corne d’abondance et une manière de clocheton pointu sont les seuls ornements consentis à sa frivolité. Pour le reste, on dirait d’un thermomètre, elle est haute et étroite, tout en fenêtres pour prendre le jour. Elle ne le renvoie pas. Je me demande ce qu’elle en fait. C’est d’ailleurs l’un des principes qui gouvernent la vie de la maison – ce peu de vie que nous avons en commun – de ne jamais rien renvoyer : ni le jour, ni l’ascenseur, ni les bonnes.
Souvent, je la regarde dans les yeux avec des yeux d’étranger, pour voir de loin. Il n’est pas donné à tout le monde d’en agir ainsi avec sa propre maison et il est plutôt triste que cela soit possible. Mais elle ne fait rien pour me reconnaître. Elle affecte un air d’être ailleurs : le comble de l’indifférence.
Cet après-midi là, je revenais de l’école plus gravement que d’habitude. J’avais dû soutenir les premiers pas d’Anne d’Autriche à travers une classe déchaînée. La mort de Louis XIII, celle de Richelieu surtout, me privaient de cette autorité par procuration qu’imposent les grandes figures de l’Histoire. Louis XIV n’avait que cinq ans ; mes élèves en profitaient sans faiblesse. Comme chaque fois, la Régence s’annonçait mal. Je n’aime pas ce mois de mars qui ramène simultanément Mazarin et les première courses cyclistes, c’est un cap délicat à franchir. La Fronde couvait sur les derniers bancs. Le petit Minier, fortifié dans sa vocation de cancre officiel par l’absence d’un roi, prenait une influence démesurée sur ses camarades. J’avais bien besoin d’une grande victoire. Malgré l’heure avancée, je m’étais offert la bataille de Rocroi. A quel prix ! Entre mon Condé, empanaché de plumes blanches, et le vieux comte de Fuentes, posé sur sa chaise d’infirme au cœur de la fameuse infanterie espagnole, le sort avait longtemps hésité à pencher. Bien plus, les hidalgos, tout hérissés de piques, m’avaient d’abord écrasé le maréchal de I’Hospital sur l’aile gauche et enlevé mon canon. Il m’avait fallu, sous la dictée de Michelet, faire avancer Sirot et faire tourner Gassion pour qu’enfin le fantassin français s’avérât à jamais le meilleur du monde. Quatre-vingts drapeaux pris à l’ennemi avaient soudain tapissé les murs de notre classe. Comme je prononçais le mot Te Deum, la cloche de la récréation avait sonné à toute volée. Lorsqu’ils s’égaillèrent pour aller goûter, les enfants semblaient enjamber avec une déférence renouvelée les 12000 cadavres que j’avais si prestement amoncelés entre ma chaire et le tableau noir. Par mon avenue déserte, je revenais de loin.
Un prêtre, qui portait les derniers sacrements, hésitait devant la porte. Chez nous, où le bon Dieu livre à domicile, c’est un spectacle aussi courant et plus discret que celui des pompiers dans les quartiers où il y a le feu. Chez nous, il n’y a jamais d’incendie, jamais de suicide, jamais d’asphyxie. Mais on meurt fort quotidiennement avec faire-part et sur rendez-vous. On mène la belle mort.
Le prêtre se décida à pousser le lourd battant en fer forgé, doublé de vitres. Je pense qu’il en appréciera la pesanteur de bonne qualité avant de l’abandonner à son inertie moelleuse. L’appareil retomba sans bruit sur mes talons. Le prêtre dit : « Excusez-moi. » Je tendis la joue gauche pour lui montrer que j’étais de mèche. Il n’y prêta pas attention et franchit en trois bonds la claire petite entrée pavée de mosaïques, païenne pour tout dire. Je ne le rejoignis qu’au pied de l’escalier.
— Êtes-vous de la maison ? demanda-t-il.
— Oui, mon père, répondis-je, avec une onction où je me délectai si bien qu’il comprit par surcroît que j’avais été élevé dans « nos maisons ».
— En ce cas, sauriez-vous m’indiquer à quel étage on trouve les Mordoret ?
— Hélas ! mon père, je l’ignore totalement.
Il parut étonné que je ne connusse pas les gens qui mouraient sous le même toit que moi.
— Nous autres, repris-je, quand nous désirons savoir comment nous sommes faits, nous considérons la maison d’en face. J’espère qu’elle nous renvoie fidèlement notre image ; autrement, qu’y pouvons-nous ?… Au premier étage habite un aveugle, au second un général en retraite, au troisième un vicomte dans les assurances, au quatrième une veuve au cinquième, un bossu, au sixième une petite fille modèle, et ainsi de suite… Quant aux Mordoret, je ne vois pas qui c’est.
— Qu’entendez-vous par : et ainsi de suite ? dit-il. Je ne suis pas ici pour m’amuser.
— C’est précisément ce que je voulais exprimer : personne ne s’amuse dans ce quartier. On n’en sort pas des généraux, des veuves et des vicomtes. Je sais bien qu’il en faut, cepen…
Sur quoi, une musique fracassante dégringola l’escalier, vint s’écraser sur nos têtes. Un piétinement confus commença de sourdre au plus secret de la demeure.
— Eh bien ! dit le prêtre, que faites-vous des Nègres ?
— Ce ne sont pas des Nègres, répondis-je, c’est le bossu, notre bossu.
Nous retournâmes dans l’entrée et frappâmes à la loge. Sur la commode, le réveille-matin allait bon train. Veilleuses, les concierges sont la conscience des maisons. Rien ne bougeait derrière les rideaux. Il y avait une pancarte coincée contre la tringle : La conscience revient de suite.
Un second principe régit la vie de tous ces immeubles : le principe des concierges communicants. Bon an, mal an, nous n’échangeons pas trois paroles avec nos voisins, ils ont pour nous un regard de nulle part et, cependant, d’un bout à l’autre de l’avenue, nos concierges se rendent visite assidûment. Par le moyen de ce fragile réseau, à fleur de sol, ces maisons de plein vent entremêlent solidairement quelques petites racines, à quoi elles doivent, sans doute, de ne pas tomber de leur haut.
Il est vrai également que l’escalier de service favorise les échanges entre la loge et le personnel naviguant sous les combles. Mais ici, les machinistes ne sifflent pas derrière le décor, les portes frémissent à peine. Rien à faire, rien à dire dans des cuisines sans odeurs, sans chansons, sans bruits. Ces ménages sont peu remuants. Nos vieilles bonnes opposent la carapace d’une morne fidélité aux sollicitations nerveuses de la concierge. Et puis celle-ci est mariée. On appelle cet homme le mari de la concierge. Il ne nous a pas été présenté. Au petit matin, il part pour le lycée porter de classe en classe le cahier des absents, porter l’absence : autant dire rien. On chuchote sous les préaux que, moyennant une gratification, il efface le nom des absents. Cette absence d’absence est un peu terrifiante. Il rentre vite chez lui où sa femme l’efface à son tour. La nuit, il s’endort d’un sommeil de prince consort dans le vaste lit monté comme une passerelle, où traîne le cordon. Soucieuse, aiguë, la concierge a gardé la pomme dans sa main. C’est la porte fermée à l’aventure.
A dormir ainsi, l’homme, la femme et le cordon, semblable à un serpent, ils ont fini par avoir un enfant. Il y a des précédents. Il n’y en avait pas chez nous. Nous avons aussitôt considéré la petite fille comme l’enfant de la maison ; comme l’enfant qu’à nous tous : bossus, veuves, orphelins, généraux et vicomtes, nous aurions mis au monde ; comme la souris blafarde accouchée par cette montagne de six étages qui l’écrase et lui fait les joues creuses ; c’est dire avec quel œil glacé nous l’avons regardée.
Pour son quatrième anniversaire, elle a obtenu la croix. L’aveugle ne l’a pas vue, le général ne l’a pas décorée, le vicomte a ignoré cette distinction laïque et obligatoire, la veuve s’est retranchée derrière ses crêpes, le bossu ne s’est pas redressé, la petite fille modèle rêvait d’une autre petite fille à son modèle. Ainsi passons-nous à côté d’humbles réjouissances.
— On a fêté ça chez le pâtissier avant de retourner à la maison, nous deux Lily.
— A ce propos, j’ai vu un curé qui entrait chez vous tout à l’heure. Vous devriez aller voir.
— Un curé, mon Dieu ! Croyez-vous qu’il va ressortir ? Et ce pauvre ange qui n’est pas encore baptisé, si on lui demande quelque chose…
— Restez donc dans ma loge, il finira bien par s’en aller.
Au même moment, le prêtre gravissait les premières marches. Il ne portait pas de bottines, mais des souliers bas assez élégants. Peut-être des richelieux. Je remarquai en outre que sa soutane tombait bien, pour autant que la pâle clarté filtrée par le vitrail me permît d’apercevoir sa silhouette noire délicatement voûtée. « Entreprenons », dit-il simplement. Je le suivis comme mon ombre.
L’aveugle n’a jamais vu le jour. Une amie charitable vient lui dire de temps à autre qu’elle n’y perd pas. Cette amie est très laide. L’aveugle serait jolie. Elle entend tout et soupèse le monde dans le creux de sa main. Mais elle aspire au moment où ses yeux se fermeront, ses yeux ouverts la nuit. Une institution délègue par roulement une assistante auprès d’elle. On la promène un peu partout. Et le monde lui file entre les doigts.
— Je vous retiendrai un instant, dit-elle, en étendant les bras vers nous qui restions sur le pas de la porte. Elle nous poussa vers un salon, une sorte de piste plutôt, où tous les meubles avaient été rangés le long des murs, de peur qu’elle ne s’y cognât. Le prêtre fit tapisserie avec une certaine gentillesse.
— Comment me trouvez-vous, franchement ? interrogea l’aveugle en se plantant au milieu de la pièce.
Le question, équivoque, pouvait aussi bien concerner sa santé. L’avidité avec laquelle elle captait nos voix d’hommes sur son visage lisse, poli par les ondes, ne nous trompa point.
— Mon enfant, ma chère enfant, dit le prêtre, je vous parlerai d’une autre lumière…
Moi je ne voyais que les bras de la jeune fille qui godaillaient autour de ses genoux.
— Enfin, intervins-je, Mordoret, ça vous dit quelque chose ? J’articulais très fort comme s’il se fût agi d’une sourde, d’une captive lointaine, d’une dormeuse à émouvoir.
Vive, elle se tourna vers moi :
— Ça me dit : quel coup de soleil ! C’est comme un fruit que l’on mange à l’arbre, c’est la chair d’un… de… c’est la chair humaine.
— Pauvre petite ! murmura le prêtre. Nous ne devons pas nous attarder sur toutes ces choses.
Alors, anxieuse, pressante, l’aveugle nous demanda : « Suis-je belle ? » Elle caressait doucement son visage en nous raccompagnant.
Le prêtre agrippa la rampe. J’admirai sa main fine et blanche, à l’index impérieux comme d’un sceptre. « Montons au-dessus », dit-il, la tête penchée en arrière, les yeux mi-clos.
A chaque aube, le général meurt. La note filée d’un clairon blesse, d’une vague déchirante, le lac tumultueux de sa mémoire. Il se lève d’un bond et consulte le baromètre. Il aime la précision et les instruments qui y prétendent. Dans le fond de l’appartement, il s’est aménagé une petite chambre en atelier. C’est un bricoleur-né,
Entre les deux guerres, à ses moments perdus en quelque sorte, il a inventé un fusil pour tirer sans se retourner, ou quelque chose d’approchant. L’état-major n’a pas beaucoup apprécié : il y a d’autres façons d’ignorer le danger que de lui tourner le dos. Nous ne sommes pas au cercle, que diable !
Après avoir guetté en vain une étoile nouvelle, sous Vichy, le général était donneur de lait. Il présidait à « La Goutte du Nourrisson », dans le secteur Paris-Ouest. A la Libération, le bossu l’a fait arrêter pendant quelques heures. Désormais, c’est le général qui touche le lait. Il en boit une petite tasse le matin, une petite tasse à 4 heures, entre ses promenades. Car le général marche interminablement, arpente en raccourci cette brillante carrière qui conduit de l’École militaire aux Invalides et, des sonneries de l’aube aux sonneries du soir, traque des souvenirs en bataille et son ombre qui fait le mur lorsqu’il longe la caserne.
La porte s’entrouvrit sur une brave à quatre poils, la tête ceinte d’un petit béguin.
— Vous faites erreur. Il n’y a pas de Mordoret ici.
Nous n’avions guère d’autres mots de passe.
— Mais, dis-je, vous pourriez peut-être nous renseigner.
— En vingt ans de service chez le général et madame : Tafilalet, Constantine, Auch et Vincennes, je n’ai jamais entendu ce nom-là. Ma parole, monsieur l’aumônier !
— Le général ?
— Le général est allé prendre de l’exercice, dit la bonne, en refermant la porte.
Le prêtre se pencha sur la cage de l’escalier. « Encore quatre », dit-il. Le soleil froissa des reflets mauves et roses sur sa chevelure d’argent mollement ondulée.
Le vicomte n’a pas d’histoire. Sa femme lui en fait une. A contempler notre avenue qui file vers le viaduc du métro, elle a peur qu’on croie qu’elle habite dans l’arrondissement voisin. Effectivement, il s’en faut d’un rien. Elle en mourrait. C’est un bel arrondissement chaud, tout grouillant de commères, de crocheteurs et de camelots ; un village déjà, parmi ceux qui font à Paris une ceinture de flanelle rouge. Pour mettre les choses au point, elle donne des réceptions où son mari manque d’assurance. Le soir, ils s’injurient en lavant la vaisselle : trois invités se sont trompés, ils sont arrivés par la station « Cambronne ». C’est du propre.
Notre coup de sonnette fut un coup de théâtre. Nous dûmes briser un rond de femmes élégantes. Leurs maris, plus lourds, se tenaient dans les embrasures, où ils paraissaient fumer en cachette. On avait allumé les lampes. Dressant sa mince taille devant la cheminée, le collet retroussé avec désinvolture, le prêtre pérora d’emblée avec enthousiasme.
— Les Mordoret ? Je les ignorais jusqu’à ce qu’une de ces dames de Saint-François-Xavier vînt m’avertir qu’il y avait danger de mort. Dans cette maison, est-ce bien possible ?… Suis-je en avance ?… Suis-je en retard ?… Il y a tellement de portillons à franchir ?
Sur cette phrase obscure qui valait son pesant de paraboles, il chassa, d’une chiquenaude aisée, un grain de poussière sur sa manche, et sourit.
— Ça, l’abbé, interrompit la vicomtesse, puisque vous êtes là, faites donc la jeune fille de maison, pendant que je débouche cette bouteille.
Le prêtre s’exécuta de bonne grâce et promena un plateau de biscuits parmi l’assistance.
— Mordoret ? Non vraiment, je ne connais pas, dit une dame, en pinçant les lèvres. Il faut avouer que nous sortons si peu.
— En tout cas, renchérit une autre, c’est passionnant. Ce sont les inconnus dans la maison.
On nous remercia pour l’intérêt que nous soulevions malgré nous. Om me prenait pour un jeune diacre. Je n’avais de cesse de regarder le ciboire posé sur un buffet, dans sa boîte noire et renflée, comme celle d’un instrument promis à quelque musique de chambre.
— La prochaine fois, nous glissa la vicomtesse, sur le seuil, ce sera plus ésotérique. Nous aurons notre mage Aristos. Peut-être accepteriez-vous de soutenir la discussion ?
— Les charmantes gens ! dit le prêtre. Nous reviendrons. Puis il reprit. Son visage d’ivoire se colora imperceptiblement, ses narines palpitèrent de part et d’autre de l’arête précise du nez : « Nous devons approcher », murmura-t-il.
Un froissement d’étoffe, dix marches au-dessus de nous, une prompte dérobade : la veuve nous guettait.
Depuis des années, la veuve survit dans l’ombre. Elle a fermé à jamais ses volets par habitude ancienne et tiré de lourds rideaux sur les malheurs du jour. Chez nous, d’ailleurs, à partir d’une certaine heure, seule une petite lumière filtre encore aux fenêtres de l’aveugle. On ne s’en étonne même plus.
La veuve s’est installée une fois pour toutes sur le palier, dans l’attente de je ne sais quel retour, de je ne sais quel départ. Elle s’y balade, trois pas à gauche, trois pas à droite, et bâille des bulles devant la glace immense où elle apprivoise ses nouveaux chapeaux : les oiseaux de paradis, les tulles, les taffetas, l’organdi rose… A chaque jour suffit sa peine. La veuve mourra coiffée.
Ses chapeaux ont la couleur des saisons. Nous les appelons : Pluviôse, Vendémiaire ou Fructidor. Elle nous les laisse admirer furtivement, mais, sur notre passage, elle se rencogne, fixée contre le chambranle de sa porte, la tête inclinée, une jambe sous elle, dans l’attitude héronnière des prostituées. Son regard lourd vous pousse dans le dos.
Nous l’avions à demi surprise. Je craignais le pire.
— Ne m’abordez pas, cria-t-elle, en se claquemurant à grand fracas.
— Elle doit croire que nous venons pour une quête, dit le prêtre. Vraiment en avons-nous la mine ?
— Nous ne trouverons certainement pas là ce que nous cherchons, affirmai-je.
La porte s’entrebâilla un instant.
— Je suis en cheveux, jeta la veuve.
— -Il n’y a pas d’offense, ma fille, répliqua le prêtre, le nez contre le battant. Nous allons nous retirer sur-le-champ. Puis, s’inclinant vers moi, il ajouta : « Elle est un peu dérangée, »
On la dit aussi très riche. Mais que ne dit-on pas ? Le bossu estime qu’elle vit de la retraite des blanches. Il garde cela pour lui. A qui s’en ouvrirait-il ? Nous ne le comprendrions pas. Le bossu est le plus émancipé d’entre nous. Il a beaucoup roulé sa bosse.
Il rentre, passé minuit, rotant son nom à la concierge. Auparavant, nous entendons tourner le moteur de sa voiture. On rêve mieux ensuite dans la maison.
Le bossu a des femmes à sa table dans des cabarets veloutés, mais il rentre toujours seul, et seul encore, il danse l’après-midi, comme il a vu faire les autres, avec une chaise dans ses bras. Plus tard, il se lancera peut-être pour de bon.
Il n’entendit pas notre coup de sonnette. Il n’a pas l’habitude et les nouveaux airs font tellement de bruit. Nous l’écoutâmes labourer le plancher entre ses quatre murs.
— C’est une samba, dis-je.
— Je ne suis pas hostile à la danse quand elle est bien comprise, dit le prêtre. Mais nous perdrions notre temps à insister.
Il s’assit spontanément sur une marche et fit la moue.
— Je crois que nous avons frappé partout. Ce doit être une erreur de ces dames. Elles inscrivent tout pêle-mêle sur leur agenda et elles se surmènent tant. Il n’y a plus que vous au dernier étage ?
— Nous ne perdrons rien à y faire un saut. Ma femme a parfois des antennes et c’est davantage sa maison que la mienne.
La petite fille modèle a un mari léger. Les heures lui pèsent. L’appartement n’en finit pas. Si elle osait, elle descendrait danser un moment avec le bossu qui continue de l’appeler mademoiselle, comme autrefois. Elle en profiterait pour toucher sa bosse. Il paraît que cela porte bonheur.
La petite fille modèle a le sentiment que l’existence la néglige. Parmi les porcelaines fragiles, les sombres tableaux, les tapisseries majestueuses, les ors fanés, les bois précieux, dans ce naufrage luxueux déchaîné par une génération plus stricte, elle rêve de fêtes plus foraines, aspire à des pièges subtils et cultive un souci d’argent qu’elle arrose un peu chaque soir.
Pour aider le ménage à tourner, elle peint des manèges, elle peigne la girafe. Les jouets s’entassent par négligence dans une chambre claire qui sent le vernis. Il n’y manque plus qu’un enfant. Sont-ce des choses à faire ? Nous sommes si loin de nos sous.
Les cambrioleurs sont venus un beau jour. La petite fille modèle, perdue dans quelque lecture, effilait un sucre d’orge dans l’abri de sa main. « Vous m’avez fait peur, a-t-elle dit, je croyais que c’était le gaz. » Elle ne possède rien au monde et n’a pas pu les guider dans leur choix. Ils n’ont pas su se décider : les Fragonard, c’était trop ; la boîte à musique, pas assez. Ils ont quand même descendu la boîte aux ordures en s’en allant. Puisque c’était sur leur chemin.
Nos ordures ne nous font pas honneur. Elles sont maigres et nous les dissimulons le plus possible. Mais l’aveugle est végétarienne, le général frugal, le vicomte parcimonieux, la veuve conservatrice, le bossu va au restaurant et nous, nous sommes pauvres. A qui la faute ? Les cambrioleurs ont dû avoir une triste opinion de nous. La petite fille modèle espère qu’on les reverra au moment des étrennes, avec les quatorze spécimens de facteurs et les égoutiers.
Quand on est venu pour nous couper le gaz, elle ne s’en est pas aperçue.
Je pris la clef sous le tapis du palier, dans une cachette malicieuse. Nos amis en sont avertis par un privilège dont ils usent abondamment. Il nous arrive ainsi d’en trouver un ou deux installés sur notre divan, quand nous rentrons le soir. La lumière allumée nous donne un chaud et froid au cœur. Nous craignons que les parents de ma femme n’aient débarqué à l’improviste pour une inspection domestique qui tourne
rarement à notre avantage. Car enfin cet appartement est le leur, où notre camp volant de cinq années laisse de petites cendres.
— Est-ce que tu ramènes quelque chose à manger ? demanda-t-elle… Oh ! mais tu es avec quelqu’un.
Je dois avouer que je suis assez coutumier du fait. Ma femme souscrit tendrement à ces garnisons fraternelles. Je pense parfois que je lui fais une vie de cantinière, et alors ça va bien ; parfois, elle y pense aussi, et alors ça va mal.
— Crois-tu qu’il porte une culotte sous sa jupe ? me souffla-t-elle à l’oreille.
— Naturellement, répondis-je, en précipitant le prêtre vers une nichée de coussins.
— Et les Écossais ? insista-t-elle.
Je coupai court.
— J’espère, mon père, que vous nous ferez l’honneur de partager notre dîner.
— J’ai ma lumière, répondit le prêtre, sans qu’on sût très bien de quoi il voulait parler. Il s’agissait du feu de sa bicyclette qu’il avait laissée à Saint-François-Xavier. Je ne l’appris qu’en l’y raccompagnant. J’en fus déçu.
Nous n’avions pas oublié l’objet de notre enquête. Le repas fut charmant, désordonné et mystérieux. Le prêtre était un fin causeur. Il avait des ongles admirables. Il plaisait beaucoup à ma femme. J’étais aux anges. Je racontai les facéties du petit Minier, puis je reconstituai la bataille de Rocroi avec la salière et un faisceau de fourchettes.
Au moment de se séparer, la petite fille modèle eut une idée.
— Pour vos Mordoret, pourquoi ne téléphonez-vous pas aux renseignements ?
Le téléphone, dont elle use au hasard quand je la laisse trop seule, joue un rôle important dans son existence et, comme par miracle, il fonctionnait ; à moins que ce ne fût le prêtre qui l’eût rétabli de son doigt magique, pour nous payer de notre hospitalité. En vain d’ailleurs, car là aussi, nous essuyâmes une grande déconvenue.
— Je suis d’accord avec ma conscience, conclut le prêtre. Nous aurons fait vraiment tout ce que nous aurons pu. La parole, maintenant, ne nous appartient pas. Le bon Dieu reconnaîtra les siens.
C’était, cette fois, le mot de la fin, combien pertinent. Il faudra que nous songions à nous faire connaître.
Dieu n’occupe pas chez nous la place qu’il mérite, parce que, ma femme et moi, nous n’honorons pas le même. Nous pensons pourtant, dans le secret de nos cœurs, qu’il doit s’agir de deux visages d’une Puissance unique et que les prières, que nous leur adressons en nous tournant le
dos, se rejoignent quelque part du côté du plafond. Par exemple, autour de la boule de gui que nous avons accrochée au premier réveillon de mon entrée ici, pour appeler la joie sur notre foyer. Nous ne l’avons jamais remplacée et elle est devenue fragile et susceptible. Le moindre souffle l’effrite. C’est le dernier objet de notre univers que nous apercevons avant d’éteindre la lampe. Il a la couleur de la poussière.
— On a bougé, soupira la petite fille modèle en bâillant contre son oreiller. J’en suis sûre.
Nous, dans notre lit, nous ne bougeons pas. Si nos amis nous voyaient, ils en prendraient du chagrin. Je rêve parfois que nous sommes les Énervés de Jumièges, si dociles au courant, si languides. Il y a bien longtemps, pendant une absence de mon beau-père Clovis II, nous nous sommes révoltés contre son autorité, nous avons revendiqué le pouvoir sur nous-mêmes. A son retour, il a prétendu que nous voulions le dépouiller, il nous a fait cuire les jarrets. Nous demeurons sans forces, sans désirs, ombres inutiles. Sur les conseils de la reine Bathilde, on nous a confiés à cette nacelle, devant le peuple assemblé. Et depuis cinq ans le soir nous emporte vers quel rivage, comme des gisants froids et parallèles.
J’ouvris les yeux, je me posai sur un coude, j’écoutai. Rien.
— Ça vient sur ma figure, cria la petite fille modèle. Lève-toi î
Je vis qu’un rameau de gui, plus léger qu’une plume, s’était posé contre
son visage, dans ses cheveux blonds. Je voulus m’en saisir, il se pulvérisa dans mes doigts. Je ris. Ensemble nous levâmes la tête pour déchiffrer, au-dessus de nous, cette surface muette où notre porte-bonheur oscillait doucement. Une baie flétrie tomba sur notre couche, puis une feuille grise, capricieuse comme un flocon.
— C’est la vieille d’en haut qui s’agite, dit-elle. Ce n’est rien.
La coursive où meurent les bonnes sent le cotillon fané, la malle vaine, les accessoires. On y accède par une rallonge d’escalier où s’égoutte un poste d’eau.
Élina Mordoret est seule dans la vie, seule dans la mort, seule à l’étage. Pendant l’Occupation, on a ramené les bonnes dans les appartements pour mettre des pommes de terre dans leurs chambres et pour se sentir davantage entouré : une grande transhumance domestique. Mais la veuve ne supporte aucune promiscuité. Elle n’a pas fait redescendre Élina. Elle avait trop peur qu’on ne lui volât ses chapeaux de la défaite.
Aujourd’hui Élina étouffe. Elle ne peut plus atteindre le broc sur la table bancale. Elle n’aperçoit plus l’image de première communion de son petit-neveu, le crucifix au-dessus du miroir, le buis bénit. La lucarne s’ouvre à ciel perdu sur un pâté de cheminées. Qui l’aidera à gagner le ciel ?
On la connaît bien pourtant, la vieille Élina. Elle est comme attachée à la maison. Les locataires se la transmettent avec les meubles. On lui prête d’obscures connivences avec les démons familiers de l’escalier de service ; aucune marche ne branle qu’elle ne l’ait écrasée de son poids quand elle était encore la grosse Élina ; aucun clou ne dépasse de la rampe qu’elle ne l’ait déchaussé dans la nuit des temps ; si une cartographie lamentable macule les murs, c’est qu’elle organise un cataclysme permanent en négligeant de fermer, lorsqu’il pleut, les tabatières du labyrinthe sur lequel elle règne. Autrefois, on prétendait qu’elle mourrait à la tâche, et voilà qu’elle meurt dans son lit. Son lit ? Non pas : elle meurt dans le lit des autres, un matelas étroit sur un sommier pliant.
Vers 10 heures, elle trouva qu’on tardait à venir, elle eut peur de s’en aller sans les secours. Elle se débattit. Elle se laissa glisser à terre pour étreindre, entre ses bras ténus, sa maison qui se dérobait. Elle griffa le carrelage. Le temps passait. Ce fut la minute précise où l’abbé Vincenot, sous sa douillette, renonça à découvrir ces Mordoret énigmatiques pour lesquels on l’avait convoqué. Demain, il ferait jour, il compulserait ses annuaires.
Mais le nom de famille des vieilles bonnes n’est inscrit sur aucun livre. Pour l’éternité, les servantes n’ont qu’un prénom. Comme les saintes. Mélanie, Ursule, Rosalie, Apolline, Gertrude, Clémence, Opportune, Victoire…
Quelques mètres plus bas, séparés d’Élina par ce mur lointain qu’est le plafond, nous ne percevions l’agonie de la moribonde qu’à travers celle de notre touffe de gui. La petite fille modèle, indifférente aux signes, se rendormait dans le calme. Moi, j’écoutais tomber chaque feuille en sourdine, cette chute lente d’un élytre. Et mes yeux étaient ouverts.